Back to reality est une création

+ une installation performative

prévues à l’automne 2022,

​après une recherche de plusieurs années

se terminant par une résidence de deux mois en Angleterre.

Dossier artistique Back to reality

BACK TO REALITY

CATHERINE HARGREAVES 

Une création qui interroge notre nécessité à créer des légendes à partir de nos histoires personnelles ou collectives, et ce que cela déplace dans notre rapport à la réalité.

Genèse

Le 28 décembre 2016, ma compagne est en train de souffler ses bougies. Je reçois un message audio de la part de ma mère. Il faut vite venir. Cela fait trois ans qu’avec ma famille nous veillons sur ma soeur, de 7 ans mon aînée. Nous ne savons pas exactement de quoi, mais nous savons qu’elle va mourir très prochainement. Ce «prochainement» est en train d’arriver. Nous descendons en courant au garage et sautons dans notre vieille Alfa Roméo déglinguée pour une folle course du Sud au Nord, de Marseille à Auxerre. Le but est d’arriver à l’hôpital avant que ma soeur ne nous quitte définitivement.
Nous n’arriverons pas à temps. Notre course folle pour rattraper une réalité qui fuyait s’est révélée vaine.
Avant ce deuil définitif, ce que nous vivions auprès de Rachel avait un nom : le deuil blanc. L’expression « deuil blanc » est utilisée pour décrire le phénomène que traversent les proches ou accompagnants de personnes en fin de vie atteints de la maladie d’Alzheimer ou d’une maladie apparentée. Parfois la maladie transforme l’autre au point qu’on ne reconnait plus la personne qu’on aimait. Les proches sont alors obligés de renoncer à la relation qu’ils ont toujours entretenue avec une personne, alors que celle-ci est toujours vivante.
Aux côtés de ma soeur, je me disais que le monde entier était en deuil blanc. Voilà plusieurs années qu’on nous dit que le monde s’effondre, et pourtant il est toujours là, mal en point certes mais là, comme ma soeur. Très vite, j’ai eu la conviction qu’il fallait raconter au théâtre l’histoire de cette persistance de la vie, en faisant des ponts constants entre la situation du monde et ma situation intime. Ma soeur étant trisomique, l’idée était aussi de célèbrer la différence et l’aspect indéfinissable que cela avait donné à notre trio de soeurs. Les situations abradacabrantes auxquelles j’ai dû faire face pour le plus grand bonheur (beaucoup de musique et de rire) ou dans le cas de ce deuil blanc – pour le plus grand malheur, m’ont permises de voir en gros plan certains fonctionnements de la société. Elles étaient bien souvent source de création secrètes ou révélées pour mes spectacles.
De la même façon que les ESAT sont souvent aux périphéries de la ville des zones laissées à l’abandon, les patients en situation de handicap mental en fin de vie se retrouvent au bout de la file d’accès aux soins. A la mort de ma soeur, j’ai voulu créer le spectacle, Deuil Blanc. Raconter l’histoire de ma soeur blanchisseuse dans la périphérie de Tonnerre, raconter sa fin et les épreuves d’une violence certaine qui y ont été liées. Je cherchais à raconter l’importance de la périphérie, mais je voulais aussi montrer à quoi ressemble un territoire dessiné par les liens entre trois soeurs, et enfin je tentais de répondre à cette question: comment vivre quand on nous annonce constamment la fin ?
Mais comme l’Alfa Roméo qui le 28 décembre 2016 n’a pas réussi à rattraper une certaine réalité qui fuyait, je résiste à mettre un point final à Deuil Blanc.
Un deuil, qu’il soit blanc ou noir, ne se fait jamais. Un mensonge était contenu dans le titre même du spectacle que je cherchais à écrire, et pourtant la conviction qu’il y avait quelque chose à travers ce vécu à partager avec le public demeurait. Et alors que l’existence de Rachel m’a toujours révélée des choses sur la société qui m’entoure, cette fois-ci c’est l’actualité qui m’a indiqué une sortie de route.


Le 1er janvier 2021, la Grande-Bretagne sortira de l’Union Européenne. En tant qu’artiste de théâtre, je me suis définie et j’ai été définie comme franco-anglaise. L’Angleterre est ma source d’inspiration secrète, mon double invisible. Or, les histoires que je me racontais sur ce pays et qui me définissaient sont en train de devenir des mensonges.
L’Angleterre que je connais a-t-elle jamais existé et va-t-elle disparaître ? Comment le sentiment relié à mes origines peut-il rencontrer un pays, un territoire réel ?
Si je veux redécouvrir l’Angleterre, si je veux comprendre ce qui aujourd’hui définit ce pays, si je veux trouver les signes concrets de mon “européanité” je dois assumer de confronter les routes et frontières de mon pays imaginaire - celui où je vais pour créer tous mes spectacles - aux routes et frontières qui existent dans la réalité. De cette confrontation volontairement naïve naitra ce qui existe vraiment et que je ne peux soupçonner à l’heure où j’écris ces mots.


Ce qui lie Deuil Blanc et cette dernière recherche, c’est d’abord un lien qui relève du sensible et de la conviction intime, mais c’est aussi le rapport au mensonge ou plutôt à cette tendance qui semble de plus en plus présente, de transformer nos vécus en légendes. Je ne conteste pas l’importance et la beauté des récits fantasmatiques : souvent, ils nous permettent de dépasser une réalité trop écrasante. Mais à l’heure où les témoignages d’histoires périphériques se multiplient dans l’art, je sens dans notre course effrénée pour récupérer le réel un automatisme qui me fait peur. Je vois aujourd’hui le deuil, mon rapport au handicap et à l’Angleterre sous un autre angle : ne pas faire de la différence un étendard, mais une singularité comme n’importe quelle autre ; cesser de chercher l’exceptionnalité, parce que celle-ci réitère un rapport de domination, le sentiment de la puissance et de la victoire. De là naît «une exigence du réel peut-être, non pas positiviste, mais au sens rimbaldien, morale, rendue au sol, de la “réalité rugueuse à étreindre”»*.
Quand les histoires que nous nous racontons pour nous construire deviennent-elles des mensonges ? Comment raconter pour se réinventer et non pour fixer ? Quelles sont les illusions qui nous restent, lesquelles devons-nous entretenir, lesquelles devons-nous détruire ? Qu’est ce qui est déplacé par nos récits fantasmatiques à l’échelle d’une personne, d’un pays, de l’Union Européenne?
Le 1er février 2021, l’Angleterre sera sortie de l’Europe depuis un mois.
Traversée par les fantômes de Deuil Blanc, je compte “étreindre la réalité rugueuse” en parcourant l’Angleterre que je crois connaître, la confrontant méthodiquement à mes légendes. C’est de ce récit que j’aimerais faire spectacle. Et même s’il peut paraître sévère, le but n’est pas de noircir le tableau. Au contraire, j’ai espoir d’y reconnaître ce qui pourrait ressembler à une utopie concrète. Et si le but n’est pas atteint, peut-être que la fuite vers l’inatteignable cessera, pour être remplacée par une marche tranquille.

 

Catherine Hargreaves
*La Fabrique d’une légende, Claire Paulian

Écriture, mise en scène et jeu
Catherine Hargreaves
Jeu
Raphaël Defour
François Herpeux
Scénographie
Kim Lan Nguyên Thi
Dramaturgie
Adèle Gascuel
Vidéo et lumière
En cours
Composition musicale
Raphaël Defour

Production : les 7 soeurs
Co-production : Théâtre Nouvelle Génération -CDN de Lyon
En discussion avec le Théâtre du Point du Jour
et le Préau, CDN de Vire
Soutien : Institut Français (lauréate 2020 des Résidences sur mesure), The Red House, Aldeburgh